Une fois n'est pas coutume, et pour trancher un peu avec mon quotidien quelque peu sombre ( je reconnais que je ne vis pas les meilleurs moments de mon existence, mais j'ai vu pire...), je vais
vous faire partager un bout de chez moi, ce qui, ou ceux qui, me tien(nen)t à coeur.
C'est après les longues heures passées à l'extérieur, trimballant ma fille aux quatre coins de la cité, recherche d'emploi, démarches diverses et plus ou moins fructueuses, administrations et
personnel relatif plus ou moins engageant, c'est quand je rentre chez moi que je me sens revivre.
La vie...
C'est mon gros Dubbha, Border croisé Golden, qui surgit de la cuisine et se roule à nos pieds, qui se roule sur nos pieds, qui léchouille les joues à portée, qui donne des coups de queue dans tous
les sens, qui se met sur le dos et file des coups de patte à tout-va.
C'est le Socrate, chat pirate et teigne, tîtré Monsieur Tocrate par la force des choses, qui vient roucouler et feuler le chien, et bombe le dos, fait la grosse queue, et repart trottinant pour
indiquer le chemin de sa gamelle, et revient contrôler que la porte se referme sans qu'aucun visiteur impromptu ne trouble son moment de domination quotidienne, et repart après avoir balancé une
dernière claque au chien...
C'est Maître Gaston, le tigré balloné qui émerge en retard, s'assied sur le seuil de la chambre, en clignant des yeux, prenant le temps d'analyser la situation, finit par se dire qu'il y a moyen de
moyenner quelques croquettes, vient flemmarder entre mes jambes, celles de ma fille...
Et pendant tout ce temps, tant bien que mal, on s'escrime avec la Saucisse à se sortir de nos bottes, de nos manteaux, et les écharpes qui s'emmêlent dans les attaches du bonnet, et le chien qui se
roule, le noir qui se faufile, le Gaston qui se fait marcher dessus...
Une fois débarassée, ma fille se jette sur le chien, qui riposte en la repoussant des pattes, et part en faisant des bonds, et la Germaine qui lui court après, et qui repasse en se faisant courser
par le chien, et revient accrochée à sa queue, et Dubbah qui repasse la balle entre les pattes, un dribbler hors-pair, et pendant 10mn, je les regarde faire ce qu'ils savent faire de mieu, jouer,
apprendre, être simplement deux êtres qui se comprennent, et je me dis, l'amour, c'est maintenant, c'est ça, et je m'impregne de toute cette énergie bruyante, de tout ce chaos vivifiant...
Ma vie est ponctuée de noms que je porte en talisman.
Edgar, le siamois de gouttière tigré avec qui j'ai grandi, qui a dormi 16 ans entre mes jambes, et qui m'a donné toute la confiance qu'un animal est capable de donner, et qui m'a offert des
centaines de mulots, et sa chaleur, et la douceur de son poil quand la petite fille que j'étais perdait pied...
Gitan, le croisé belge récupéré en sang sur une plage du sud, ramené en Suisse caché entre les bagages, qui a sû, la poignée de mois qu'il a partagé avec la famille, nous montrer ce qu'était le
courage, la volonté, ce qu'un chien battu était capable de donner à d'autres mains que celles qui l'ont, finalement, frappé trop fort pour ne pas entraîner la mort, lente, irrémédiable...
Largos, l'allemand au masque noir, offert par ma mère à mon père, et qui est resté seul avec lui, ces longues nuits d'attentes, ces longues nuits de deuil, le seul être qui ai pu réellement toucher
la douleur et le vide d'un homme que rien ne semblait bouleverser...
Socrate, crevure pirate increvable, le seul être ayant vécu et réellement connu mon parcours épique à travers les parcs de la cité, blotti dans mon sac entre son biberon et mon foulard...
Est-ce donner trop d'importance aux animaux ?
Est-ce un moyen de compenser une carence affective ?
Il y a, au-dessus de ces questions, quelques chose d'essentiel, que je vis tous les jours chez moi.
Personnellement, je n'ai jamais acheté un animal. Je n'ai jamais choisi un animal.
Ce que je vois chez moi, et que j'ai le souvenir d'avoir vécu lors de mes premières années, c'est qu'un enfant ne voit pas un animal. Ma fille de deux ans voit les chiens. Et elle voit Dubbah.
Elle sait que Dubbah est un chien.
Mais quand elle imite le bruit du chien, et qu'elle imite le bruit de Dubbah, les sons ne sont pas pareils.
Maintenant qu'elle parle, qu'elle cause pour être exacte, c'est à son "frère" qu'elle demande les derniers bisous du soir. C'est à lui qu'elle donne ses tartines. C'est sur lui qu'elle se couche
avec ses doudous quand elle a besoin d'une pause. C'est avec lui qu'elle fait ses puzzles et ses coloriages. C'est à lui qu'elle raconte ses histoires. C'est aussi avec lui qu'elle dévalise les
boîtes de biscuits que je m'escrime à remplir pour Noël...
Il ne s'agit pas d'une carence à compenser. Il s'agit d'une espèce de symbiose. D'un lien unique. De quelque chose de magique.
Le chien ne remplace rien. Le chien ne compense rien.
Le chien est à sa place de chien, mais l'enfant à ce don que la plupart des adultes ont perdu, et qui fait de lui un maître privilégié. Il respecte l'animal pour l'individu qu'il est, et non pour
l'animal obéissant et serviable que l'on en fait. Et l'animal dans ce cas ne fait que donner le meilleur de lui-même.
Je vous écris en ce moment, le chien allongé sous ma chaise dans la chambre, les deux chats roulés sur le drap de mon lit, et Eliot et Ramses qui trottinent prudemment entre les piles
de papiers qui jonchent le bureau, et qui viennent piquer quelques grains de riz dans mon bol en passant...
Je n'ai jamais choisi un animal.
Et pour être honnête, je crois bien que je n'ai jamais décidé du nom qu'il porterait...
Il m'a traité !!!